Chapitre 26 – Larcin
Gron le gobelin était paniqué, il s’imagina pendant quelques secondes avoir commis une erreur de taille, égaré durant son nettoyage l’orbe de toute-puissance. Puis il se rassura, cela faisait longtemps qu’il ne consomma pas de champignons hallucinogènes, ou une autre drogue, alors il n’était sans doute pas responsable du problème.
Cependant il tremblait à l’idée d’annoncer la nouvelle à son maître Rintam. Il craignait de déclencher une colère mémorable chez son supérieur hiérarchique. Certes il s’avérait de son devoir de prévenir son maître, mais il avait peur de la réaction de ce dernier. Il savait que Rintam devenait fanatique quand il était question de l’orbe de toute-puissance.
La lâcheté naturelle de Gron l’incitait à transmettre un message écrit par un intermédiaire afin de limiter les risques. Ainsi ce serait un autre serviteur qui endurerait le courroux du maître. Cependant le gobelin voyait comme une faute grave de ne pas chercher à prévenir directement Rintam. Il admettait que ce serait nettement plus confortable, et beaucoup moins dangereux, de s’arranger pour que ce soit un autre qui se charge de la sale besogne.
Néanmoins Gron pensait aussi qu’il fallait qu’il témoigne des égards à son maître. D’accord il devrait s’acquitter d’une tâche périlleuse qui ne lui apporterait probablement pas grand-chose, à part de mettre Rintam dans un état proche de la fureur. Mais il était nécessaire d’agir dans les plus brefs délais, chaque minute d’attente apportait un avantage supplémentaire au voleur d’orbe, compliquerait affreusement la poursuite du criminel qui lésa gravement le maître.
Même si le gobelin était très incité à creuser un trou, à s’y réfugier à l’intérieur, et à attendre qu’un autre prévienne Rintam, d’un autre côté Gron se convainquit finalement d’aller jusqu’au bout. Même si l’avenir qui l’attendait pour son dévouement se résumerait peut-être à une mort brutale. Quoiqu’il en soit Gron choisit de prévenir son maître d’une nouvelle qui au mieux amènerait des cris d’effroi dans le donjon. Le gobelin pénétra résolu dans une pièce remplie de miroirs.
Rintam : Qu’y a t-il Gron ? J’étais en plein milieu de préparatifs importants, j’étais à deux doigts de trouver l’équilibre parfait entre le grave et l’aigu en matière de rire maléfique.
Gron (hésite) : Euh, l’orbe de toute-puissance a disparu.
Rintam : Comment ? J’espère qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, sinon je t’arrache la langue !
Gron : Je suis certain de moi, maître.
Rintam examinait rapidement les personnes susceptibles d’approcher sans déclencher les alarmes magiques mises en place dans le donjon. Il y avait le décurion qui s’avérait capable d’avoir fait le coup du vol de l’orbe. Il était assez malin et suffisamment déterminé pour jouer un mauvais tour. Même s’il était loyal pour le moment, il trouvait désolante l’envie de Rintam de surpasser tous les dieux. Mais il existait un autre suspect potentiel dans la liste, il s’agissait d’Ouragan. Certes elle aimait sincèrement son fils, mais elle s’avérait aussi une femme particulièrement pieuse. Si elle accepta que sa progéniture devienne le maître du monde, elle trouvait particulièrement blasphématoire, et extrêmement déplacé, que Rintam prétende devenir un dieu.
Elle marqua de nombreuses objections, elle s’enflamma dans des discours passionnés afin d’inciter son rejeton de ne pas céder aux sirènes de l’ambition de la transformation en dieu. Elle marqua déjà de grosses réticences à ce que son fils devienne une sommité politique au niveau mondial. Pour elle c’était de la folie furieuse de chercher à dominer les divinités. Même si Ouragan admettait que les pouvoirs de l’orbe méritaient une vive admiration, elle considérait que c’était un acte de pure démence d’essayer de se changer en une divinité. Que ce genre de tentative ne pourrait rapporter que des ennuis monstrueux.
Rintam n’était cependant pas totalement certain de la trahison de sa mère. Il espérait d’ailleurs que sa maman soit complètement innocente, qu’elle ne commit aucune fourberie à son égard. Le maître trouverait profondément désolant d’avoir à punir Ouragan, il avait de nombreux défauts moraux, mais il s’agissait d’un fils profondément aimant. Toutefois il serait nécessaire de mener une enquête afin de déterminer si la mère était coupable de félonie.
Aussi Rintam se dépêcha de convoquer le décurion afin de discuter avec lui de son emploi du temps, et de déceler des failles dans sa fidélité. Il était motivé à châtier vraiment sévèrement son subordonné s’il sentait que c’était lui le traître. L’ambitieux reçut son subalterne dans la salle des complots.
Rintam : Je vais être direct décurion, peux-tu prouver que tu n’as pas participé au vol de l’orbe ?
Décurion : Je suis complètement innocent dans cette affaire.
Rintam : As-tu un alibi à l’heure supposée du larcin ?
Le décurion sentait qu’il y avait de la tension dans l’air, qu’un mot de travers pourrait lui coûter cher. S’il choisissait mal ses propos il serait probablement très sévèrement puni, donc une boule d’angoisse se forma dans son estomac.
Décurion : J’étais en train de vanter les mérites du papier toilette.
Rintam : Pardon ?
Décurion : J’essayais de convaincre vos orques de s’adonner à un comportement plus propre.
Rintam : Combien de personnes peuvent témoigner pour toi ?
Décurion : Environ une cinquantaine.
Rintam devait se rendre à l’évidence, Ouragan était fort probablement à l’origine du vol. Il y avait toujours une possibilité de larcin par une autre personne, mais le maître n’y croyait pas trop. Il s’escrima comme un forcené afin de rendre presque inviolable l’accès au coffre contenant l’orbe. Il dota de centaines de dispositifs surnaturels le chemin vers la tour servant à garder le précieux objet. Un étranger à moins d’être affreusement doué, aurait fini mort ou capturé en tentant de mettre la main sur l’orbe. De plus les signes d’effraction étaient très légers, à peine perceptibles, la piste la plus raisonnable était celle d’une trahison.
Rintam espérait toujours que sa mère ne commit pas de fourberie, mais plus le temps passait, plus les éléments accablants s’accumulaient contre elle. Un orque avait aperçu la maman s’adonner à de drôles de manœuvres, un sort mystique révéla que le jour du vol Ouragan passa plus d’une heure dans la tour qui recelait l’orbe. Et ce n’était que deux éléments parmi une bonne dizaine de preuves plutôt accusatrices. Alors le maître décida la mort dans l’âme, mais quand même fermement motivé de lancer une chasse contre sa mère.
Il ne choisit pas de mobiliser beaucoup de monde dans sa traque, il ne serait qu’accompagné du décurion et de Gron. En prime il informerait un minimum de personnes de sa volonté de partir mener une poursuite. Il ne tenait pas à donner l’éveil à ses nombreux ennemis, inciter ses multiples adversaires à passer à l’offensive. Par contre il restait le problème de la localisation d’Ouragan. La mère se volatilisa complètement, elle échappait pour le moment à des investigations magiques, elle parvenait à éviter d’être trouvée au moyen de sorts de détection.
C’était assez naturel, elle connaissait bien son affaire, elle s’avérait une mage très expérimentée. Et même si sa principale spécialité consistait à créer du vent et à voler, la maman avait beaucoup d’autres tours mystiques dans son sac. Aussi Rintam bloquait pour le moment pour dénicher la position géographique d’Ouragan. Il se rendit auprès de ses assistants sur un champ de tir à la catapulte.
Rintam : J’ai besoin d’un conseil, il faut que je trouve d’urgence ma mère.
Gron : Vous avez essayé de semer du fromage ? J’ai cru comprendre que votre mère ne résiste pas au comté.
Rintam : Gron tu es un boulet superbe !
Gron : Mais c’est génial, je vais faire plein d’économie, il faut tout de suite que je m’essaie.
Rintam n’en crut pas ses yeux, mais il vit Gron essayer d’escalader une catapulte avec la ferme intention de s’en servir pour se propulser contre un mur. Le maître se demandait s’il ne rêvait pas, s’il ne faisait pas l’objet d’un délire. Son léger excès de la journée se limita à une consommation un peu excessive de chocolat liquide. Pourtant il doutait de ce qui se passait devant ses yeux, il ne croyait pas que le gobelin irait jusqu’au bout.
Pourtant Gron semblait fermement déterminé à s’essayer comme projectile d’une catapulte. Puisqu’il était un boulet, il pourrait s’utiliser lui-même pour les essais de tir de ses chères machines de guerre. Il n’aurait plus besoin de quémander auprès du décurion des boulets pour réaliser telle opération de lancer.
Puis il eut un doute qui lui traversa l’esprit. Certes il était un boulet, mais il ne se renseigna pas sur sa solidité, peut-être qu’il subirait des dommages s’il tentait de se projeter sur un mur de pierres solides, il valait mieux commencer par du modeste, essayer de voir ce qui se passe en tentant de démolir une palissade en bois.
Il se rapprocha d’un modèle différent afin de revoir à la baisse ses ambitions. Puis il se renfrogna, il se gifla mentalement pour son manque de grandeur. Il était sans l’ombre d’un doute un modèle de boulet d’élite. Son maître utilisa le qualificatif de superbe pour le désigner.
Alors le gobelin estimait qu’il était de son devoir se viser particulièrement haut, la meilleure catapulte du donjon, le modèle de luxe, un engin de siège ayant des propriétés magiques, une machine conçue pour pulvériser des murs faits dans de l’acier trempé. Gron reconnaissait qu’il démarrait fort, mais il pensait que ce serait honorable d’être expédié par une catapulte contre un mur en métal. Et puis il s’avérait le serviteur d’un homme exceptionnel, alors autant témoigner des visées hautes, un désir de gloire.
Rintam (exaspéré) : Cela suffit Gron ! Je ne t’autorise pas à faire le boulet, je t’interdis formellement de jouer les projectiles de catapulte.
Gron (déçu) : Bien maître, mais c’est dommage j’aurais pu vous permettre de faire des économies.
Rintam (las) : Revenons à un sujet plus sérieux, décurion tu as une idée pour localiser ma mère ?
Décurion : Vous avez tenté d’user dans un rituel magique de la mèche de cheveux que vous gardez dans une boîte dans votre chambre ?
Rintam : Excellente idée, les cheveux de maman peuvent servir de lien vers elle, de moyen de détection.
Ainsi Rintam se livra à un complexe sort, il passa des heures à user d’ingrédients onéreux en plus de la mèche de cheveux afin de dénicher Ouragan. Il s’adonna à un enchantement plutôt éprouvant physiquement, il puisa grandement dans ses ressources vitales à essayer de trouver sa mère. Mais il progressait petit à petit, et il fit une découverte surprenante. Sa maman ne chercha pas à mettre le maximum de distance, elle se trouvait dans le village de Lofen, un endroit presque voisin du donjon. En effet ce lieu était accessible assez rapidement. Mais ce choix paraissait assez sensé au final, après tout il dérouterait pendant un certain temps. Et Lofen était connu pour son marteau destructeur de reliques, un outil censé capable de démolir les objets enchantés les plus résistants.
Le maître se demandait d’ailleurs comment réagir, s’il tentait une sortie avec son armée, il donnerait probablement l’alerte à Ouragan, il l’inciterait à prendre la fuite. Or la mère pouvait couvrir de grandes distances grâce à sa magie. Elle volait quand elle le désirait à une vitesse qui ridiculisait un faucon ou une hirondelle.
Néanmoins sans l’appui d’une solide escorte armée Rintam doutait de l’emporter contre sa maman. Il estimait qu’elle représentait un gros enjeu, qu’il valait mieux ne pas la sous-estimer. Cependant ne pas miser sur la discrétion serait sans doute une attitude préjudiciable. Le maître se tâtait pour organiser la marche à suivre. Finalement il opta pour la furtivité, il se rangea à ce choix pour préserver sa tranquillité d’esprit.
S’il alignait trop de forces dans la traque d’Ouragan cela ferait plus facilement jaser, pourrait donner envie à d’autres voleurs de pénétrer dans son donjon. Rintam espérait quand même régler pacifiquement le conflit qui l’opposait à sa mère. Il ne voulait pas la tuer ou la blesser, même s’il éprouvait une colère palpable. Il s’engagea dans une course rapide, il partit accompagné de Gron et du décurion. Et il trouva sa mère en train de manier un marteau avec la volonté de détruire l’orbe sur une enclume à l’air libre.
Rintam : Assez maman, promets moi de ne plus chercher à détruire ou voler l’orbe, et je te laisse repartir sans te faire mal.
Ouragan : Hors de question, si je t’obéis tu commettras un grave sacrilège qui te mènera immanquablement en enfer. C’est mon devoir de mère de te protéger.
Rintam : Ce n’est pas à toi de décider ce qui est bien ou mal pour moi.
Ouragan : Non, mais tu fais une telle erreur de jugement avec l’orbe que je dois intervenir.
Rintam : Dans ce cas je vais sévir.
Ouragan : Gron couvres ma fuite, et je promets que je ferai de toi un boulet comblé, que je t’utiliserai sur des modèles de canon prestigieux.
Gron avait l’impression de vivre un rêve éveillé, il n’aurait qu’à trahir son maître, et il pourrait servir comme outil pour démolir des murs extrêmement résistants. Il réalisera un de ses fantasmes les plus chers, il adorait les catapultes, mais il rêvait aussi de servir comme projectile sur un canon. Cependant sa fidélité pour son maître l’emporta sur son désir de traîtrise.
Cependant Ouragan ne dit pas son dernier mot, elle invoqua un mur d’air, elle matérialisa un vent tranchant qui interdisait à Rintam et Gron de bouger de plus de quelques mètres. Elle allait s’apprêter à s’envoler quand le décurion s’opposa. Il échappa au sort d’emprisonnement grâce à ses excellents réflexes et il s’engagea avec la maman dans un duel magique pour la possession de l’orbe.
La mère dominait nettement l’échange surnaturel, son expérience et sa forte volonté l’avantageaient nettement. Toutefois le décurion n’était pas un homme à abandonner facilement, même si des lames de vent lui lacérèrent le bras droit, il demeurait fermement motivé à restituer l’orbe à son maître. Y compris si ses sorts de feu ne servaient pas à grand-chose, se faisaient très facilement contrés. Rintam eut alors une idée particulièrement diabolique pour renverser la situation.
Rintam : Maman soit tu me remets l’orbe, soit toute la population du village mourra.
Ouragan : Pardon ?
Rintam : J’ai enchanté les gens des environs avec un sort de mort qui se déclenche quand je récite une formule. Soit tu coopères soit des centaines d’innocents mourront.
Ouragan : Très bien, tu as gagné, mais tu es vraiment devenu ignoble, au revoir Rintam.
Ainsi la mère quitta le village et remit l’orbe au maître du donjon.
Un mois plus tard, Rintam entama l’incantation liée à l’orbe de toute-puissance qui devait faire de lui, un dieu majeur. Il se rendit dans la salle des rituels majeurs de son donjon, pour ce qu’il espérait une grande consécration.
Rintam : Que la puissance m’inonde, que les vents de magie m’emplissent de force, que l’ascension divine commence. Mais que se passe t-il ? Argh !
Rintam sentait ses forces magiques qui s’évacuaient, qu’il perdait ses pouvoirs. Alors il tenta désespérément de lutter contre l’orbe qui essayait de le maudire. Cet objet rond et vert avait une volonté propre, il se montrait fréquemment tolérant mais certaines idées de Rintam le révoltaient. Notamment sa volonté récente d’imposer une taxe sur la boue, et de punir de mort les agriculteurs refusant d’honorer l’impôt. Le créateur de l’orbe était un paysan, ainsi cet objet développa une certaine sympathie pour les gens travaillant la terre, ou élevant des animaux. Et il était absolument hors de question pour l’orbe de laisser un tyran maltraitant les travailleurs de la terre développer une puissance qui le transformerait en cauchemar pour les paysans.
Rintam ne se laissa pas faire, il refusait catégoriquement de céder, de voir ses rêves de grandeur être contré. Mais il perdait progressivement du terrain, il s’avérait petit à petit débordé par la volonté de l’orbe. D’accord l’objet rond savait qu’il pourrait connaître la fin de son existence en choisissant d’œuvrer contre l’ambitieux mais il s’en fichait, il voulait protéger les paysans peu importe les conséquences. Même si cela signifiait sa destruction. Quant à Rintam il aurait pu sauver de jolis restes de magie en appelant à l’aide, mais il était trop égocentrique pour accepter que des serviteurs lui témoignent de l’assistance à un moment crucial.
Gron : Maître vous allez bien ? Vous n’êtes pas blessé ?
Rintam (pleure) : Ouin, j’ai perdu mes pouvoirs, je suis redevenu un nul, je suis fini.
Décurion : Ce n’est pas forcément la fin, on a peut-être la possibilité de restaurer votre puissance magique.
Rintam : Non l’orbe de toute-puissance m’a maudit, et il s’agit de l’artefact surnaturel le plus puissant de ce monde. Je n’ai plus qu’une chose à faire, abandonner ma carrière de génie du mal, et mes rêves de conquête. Décurion je te charge de reprendre le flambeau, sois impitoyable et retors, adieu.
Rintam redevint danseur étoile, le décurion réussit à établir une tyrannie à l’échelle nationale, il prit comme nom de roi Caius premier. Tandis que Gron s’occupait des tâches domestiques dans le palais du décurion, notamment du nettoyage de la couronne et des trônes. L’orbe fut enterré très profondément au fond d’une mine abandonnée. Le détruire s’annonçait possible, mais coûterait tellement cher pour les finances du royaume que Caius choisit un compromis, à la place de la destruction de l’objet.
