Bâtir le sanctuaire était une entreprise colossale, et il est toujours difficile de partir de rien. Mais Coney Fury connaissait son métier : le plan était minutieux, le chantier ordonné, et la répartition des tâches entre les services parfaitement claire.
La trame principale du Sanctuaire souleva une tempête sur les forums. C’était la première grande mission de la trame principale, l’expédition étant encore en préparation : l’attention des joueurs s’y porta sur-le-champ. Et comme des milliers d’entre eux y étaient déjà, l’information était manifestement sûre.
S’agissant d’une grande mission de la trame principale, on ne pouvait jamais y compter trop de joueurs : plus il y en aurait, plus vite elle s’achèverait.
Le Sanctuaire Trois s’anima soudain. Les joueurs appelaient leurs amis et gagnaient le Sanctuaire Trois par bandes entières. Cela tourna à la fête, et leur nombre y grossit comme une boule de neige.
Il y avait alors des centaines de milliers de joueurs sur la planète Aquamarine, dont plus de cent mille rien que sur le continent Sud. En deux jours à peine, plus de vingt mille joueurs affluèrent de partout vers le Sanctuaire Trois : l’attrait de Han Xiao et des missions de la trame principale avait fait exploser leur ferveur.
Les mille hommes du Dark Net présents depuis le début en restaient stupéfaits. Les Inhumains n’arrêtaient plus d’arriver, tous appelés par Han Xiao. C’était un rêve.
Une influence terrifiante !
Un Inhumain travaillait comme plusieurs ouvriers, car ils ne dorment pas. Ces vingt mille Inhumains valaient bien soixante-dix à quatre-vingt mille ouvriers, et il en venait encore.
Achever la structure de base du sanctuaire en un mois ne semblait plus impossible !
Quand toute l’équipe s’en avisa, l’ardeur la gagna, et chacun se donna tout entier au chantier.
Si le Sanctuaire Trois pouvait être achevé avant même le Sanctuaire Un, ce serait un exploit qui secouerait l’organisation entière !
En trois jours seulement, le camp changea du tout au tout. On bâtit des maisons sommaires, et tous les gens du Dark Net eurent un toit.
Huang Yu rôda longtemps devant la maison de Han Xiao, puis se décida enfin et frappa.
« Grince. »
La porte s’ouvrit. Han Xiao parut, en tenue de travail de Mécanicien, ses lunettes de protection encore sur le visage.
« Eh bien ? » dit-il froidement.
À ces mots, Huang Yu perdit soudain toute assurance. Il eut un sourire embarrassé. « Votre Excellence, je… »
Il n’eut pas le temps de finir : Han Xiao lui tourna le dos et rentra. « Entrez, nous parlerons dedans. »
Huang Yu se hâta d’entrer. Sur un geste de Han Xiao, il trouva un siège et s’y posa, ne s’asseyant que du bout des fesses, et dit d’un air flatteur : « Votre Excellence, je voudrais vous décharger de quelques affaires. Je suis votre assistant, après tout… »
Le flot des joueurs grossissant, Huang Yu s’était avisé avec stupeur que le plan d’un mois pouvait vraiment réussir. Et s’il réussissait, le Sanctuaire Trois serait le premier achevé, le modèle de tous les autres : le mérite en serait immense, et lui, simple assistant, pourrait être inscrit au livre d’or du Dark Net.
Huang Yu ne tenait plus en place. Il se serait maudit toute sa vie de laisser filer pareille gloire. Il sentait bien qu’il avait offensé Han Xiao par sa désinvolture, puisque celui-ci ne lui avait confié aucune tâche. Et si Han Xiao lâchait deux mots à Bennett sur son compte, cette gloire lui échapperait tout à fait. Il se réjouissait d’abord de n’avoir rien à faire ; le voilà pris de panique, brûlant de se joindre au chantier. D’où sa venue à la porte de Han Xiao, et ses flatteries, pour racheter son insolence de naguère.
Han Xiao le laissa mariner sans lui prêter attention. Le voyant nerveux et agité, il finit par dire, lentement : « Vous ne vouliez rien faire, n’est-ce pas ? Je l’ai bien compris et je vous ai accordé des vacances. Cela ne vous convient donc pas ? »
« Votre… Votre Excellence, je suis votre assistant. Je pourrais moi aussi apporter ma part. » Huang Yu s’épongea le front et parla avec sincérité.
Han Xiao croisa les bras et le regarda longuement, d’un air entendu, sans rien dire. Le cœur de Huang Yu n’en finissait pas de sombrer : cette gloire lui échapperait, il le sentait.
Contre toute attente, Han Xiao se retourna, prit une liasse de documents et la lui lança. « Voici l’avancement du chantier. Dépouillez-les, classez-les, et rendez-m’en compte s’il y a lieu. »
Huang Yu saisit les documents et retrouva d’un coup toute son énergie. Il se leva précipitamment. « Je m’en occuperai comme il faut. »
« Allez. » Han Xiao le congédia d’un geste et se remit au travail.
Huang Yu sortit tout excité et poussa un soupir de soulagement. Le Fantôme noir savait sûrement ce que valait le Sanctuaire Trois ; et pourtant, sans lui garder rancune, il lui donnait sa chance et partageait le mérite. Il lui en fut très reconnaissant.
En songeant à sa désinvolture de naguère, Huang Yu eut honte. Désormais, il respectait Han Xiao sans réserve.
…
Han Xiao avait bien réfléchi : il n’avait aucun intérêt à se brouiller avec son assistant. Ce qui les avait opposés ne méritait même pas le nom de différend ; et voyant Huang Yu ravaler sa fierté, il ne voulut pas lui gâcher son avenir de gaieté de cœur. Il avait d’ailleurs vraiment besoin d’un assistant pour les affaires du chantier : compliquées, fastidieuses, et fort peu à son goût.
Maintenant, il n’avait plus rien à faire, et pouvait vaquer à ses propres affaires toute la journée.
Trois jours seulement s’étaient écoulés depuis le début du chantier, et l’avancement filait déjà comme un cheval échappé, absolument irrésistible. L’énergie des joueurs dépassait de très loin ce qu’attendait le Grand Mécanicien Han : ils travaillaient plus dur que des ouvriers saisonniers, et l’on aurait pu les citer en exemple.
Dans sa vie précédente, les débuts du jeu étaient déjà passés quand les joueurs avaient découvert la trame du sanctuaire et que le Dark Net était venu les embaucher. On bâtissait alors plusieurs sanctuaires à la fois : les joueurs avaient le choix, et leurs forces se dispersaient.
Cette fois, ils voyaient bien que Han Xiao était au Sanctuaire Trois, et devinaient donc qu’il y avait d’autres sanctuaires à bâtir. Mais les informations sur les Sanctuaires Un et Deux étaient bien trop vagues, faute de sources. Le Sanctuaire Trois, lui, avait le visage familier du « Fantôme noir ». Le choix était facile.
La plupart suivent le mouvement : plus il y avait de joueurs au Sanctuaire Trois, plus il en attirait, et leur nombre grossissait comme une boule de neige. Le projet de « cité principale des joueurs » que caressait Han Xiao s’annonçait à merveille.
Le Sanctuaire Trois retentissait de cris en tous genres. Les joueurs ouvraient foires et quartiers les uns après les autres : ici l’on vendait des objets, là l’on se battait en PK amicaux. Cette animation avait bel et bien un air de « cité principale ».
Les joueurs enrôlés par les Six Nations elles-mêmes désertaient le ralliement de l’expédition pour venir bâtir la ville.
La mission d’expédition exigeait un certain niveau et n’avait pas encore commencé : certains préféraient les missions du sanctuaire, moins rudes.
Han Xiao éprouvait la fierté de celui qu’on accourt servir de toutes parts !
« On dirait que mon plan de bâtir mon image réussit fort bien. » Han Xiao était satisfait de la réaction des joueurs, et surveillait en même temps celle des forums et du Dark Net.
Le Sanctuaire Trois ne frappa pas seulement les joueurs : il fut un spectacle stupéfiant aux yeux des organisations de la planète Aquamarine.
La question des Inhumains était surveillée de très près. Les Six Nations, remarquant qu’un grand nombre d’entre eux se rassemblaient sur le continent Sud, ouvrirent une enquête et n’y comprirent rien.
Pourquoi le Fantôme noir a-t-il tant d’influence sur les Inhumains ? Pourquoi peut-il leur commander ? Quel lien y a-t-il entre eux ?
Les organisations relevèrent leur niveau d’alerte : le degré de danger du Fantôme noir monta d’un cran.
Le Dark Net reçut le renseignement le premier. Bennett lui-même en fut saisi. Se rappelant que Han Xiao avait dit vouloir dépasser le Sanctuaire Un en un mois, il comprit que ce n’était pas une plaisanterie.
Au train où allaient les choses, il pouvait vraiment y parvenir.
Bennett n’était pas choqué, mais surpris. Pourvu qu’un sanctuaire sortît de terre, peu importait lequel serait le premier : ce serait toujours un service rendu. Il ne confiait rien qu’à ceux en qui il avait foi : il ne demanda donc pas à Han Xiao comment il avait obtenu l’aide des Inhumains.
Les directeurs du Dark Net, eux, en eurent des frissons dans le dos. Avoir un collègue de cette trempe, était-ce une chance ou un désastre ? Ils n’auraient su le dire.
…
Sanctuaire Trois, quartier Ouest, secteur de la Tour de l’horloge.
Le bâtiment emblématique du quartier était une immense tour de l’horloge couverte de lierre, devenue le repaire des joueurs. Tout près s’étendait une grande place, avec une rivière à sec et un pont rompu qui séparaient l’Est du Sud ; un peu plus loin s’ouvrait un secteur d’usines. Le quartier mêlait à l’origine habitations et manufactures.
On avait déjà monté la charpente d’une usine autour de la tour de l’horloge. À l’intérieur s’entassaient des matériaux et des générateurs. Le terrain, dégagé, convenait à une centrale qui alimenterait le sanctuaire.
Des centaines de joueurs y déblayaient les ruines et en chassaient les bêtes.
Une équipe de cinq joueurs marchait dans les canalisations de la rivière. Il y faisait noir comme dans un four ; seule une lampe torche les éclairait.
« Ça pue, ici », dit un joueur en se bouchant le nez.
« On nous a dit qu’on ferait passer le réseau électrique par là. Il fallait donc que quelqu’un vienne voir s’il y avait du danger », dit un autre.
« On comprend que personne ne veuille de cette mission. C’est bien trop sale… » Celui-là semblait avoir la phobie des microbes : il avançait avec mille précautions.
Après des décennies, la canalisation restait humide, et le sol y était gluant comme de la vase pourrie.
L’équipe fit encore quelques pas. Une inspiration monta soudain du fond des ténèbres, avec un bruit de soufflerie.
Fffffou.
« Quelque chose ne va pas ! »
Le joueur eut un sursaut. Ils voulurent bouger et s’aperçurent qu’ils ne le pouvaient plus. Une notification s’afficha sur leurs interfaces.
[Vous subissez l’aura d’intimidation d’une bête de haut niveau et passez à l’état de Peur !]
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » Les visages changèrent.
« Boum ! »
Le sol trembla violemment. Une ombre noire, qui emplissait tout le tunnel, fondit sur eux à une vitesse folle.
Dans un fracas énorme, l’équipe fut projetée comme fauchée par un train ; elle heurta le mur et mourut sur le coup. Ce n’étaient pas des débutants : ils étaient au niveau 15, et un seul coup les avait tués, ce qui voulait dire au moins deux à trois cents points de dégâts !
L’ombre n’était pas seule. Une file d’ombres de même taille la suivait, sans marquer le moindre temps d’arrêt. Elles jaillirent du tunnel et se retrouvèrent en plein soleil. Comme des chars furieux, elles bondirent au grand jour et se ruèrent vers le bâtiment le plus visible : la tour de l’horloge.
Les joueurs qui se reposaient dans la tour furent pris de court. Tous se levèrent et tentèrent d’arrêter les ombres ; tous ceux qui s’y risquèrent furent projetés en l’air et périrent.
Rien ne les arrêtait !
Les ombres, en foule, balayèrent les joueurs et détruisirent le générateur inachevé, qui explosa dans un grondement et prit feu. Sans ralentir, elles s’enfoncèrent dans la tour de l’horloge.
Le sol trembla !
Un énorme nuage de poussière jaillit de la tour, qui s’effondra dans un long grincement, pareil au dernier cri d’un homme qui meurt sans espoir.
Le fracas ébranla la ville entière !
Et de la gueule de ces ombres noires monta un rugissement effroyable, qui fit trembler tout le ciel !
