Les Mécaniciens étaient réputés pour la variété de leurs tactiques. De même qu’un saint ne se laisse jamais prendre deux fois au même piège, un Mécanicien ne s’en remettait jamais à un seul jeu de tactiques. Pour en développer de nouvelles, il suffisait de les bâtir autour d’un engin central, comme le style du sniper embusqué se bâtissait autour du fusil lui-même. Y adjoindre des outils supplémentaires, bottes à sustentation électromagnétique, munitions spéciales, capacité de discrétion et ainsi de suite, ne faisait qu’en renforcer la redoutabilité.
Pour un Mécanicien, développer une nouvelle tactique de combat était une tâche aussi ardue qu’amusante. Faire jaillir des idées neuves, puis parvenir à leur donner vie, procurait un sentiment d’accomplissement, à l’image des jeux de rôle.
J’ai plusieurs options : les Rôdeurs, les tourelles portatives, un Mecha de ma propre conception. Seulement, les caractéristiques et l’intelligence des Rôdeurs sont faibles en soi, et leur taille imposante les rend difficiles à transporter.
Et même en versant l’unique modèle dans une troupe de robots, le résultat resterait décevant. Ils coûtent bien trop cher.
Quant à la tourelle… Elle a beau porter le mot « portative » dans son nom, le socle reste trop encombrant. Si je ne peux pas l’assembler en quelques secondes, impossible de l’exploiter dans un style puissance de feu. Je ne pourrai sans doute m’en servir que pour des embuscades…
Il y a aussi le Mecha de ma propre conception…
Han Xiao disposait de quantité de plans utilisables pour un Mecha : endosquelette K600, puce intelligente, membres exosquelettiques, bottes à sustentation électromagnétique, cube de stockage de base, et d’autres modules encore. En outre, il avait acquis toutes les connaissances de base, dont la bio-ingénierie, le génie mécanique, l’assemblage et la théorie énergétique. Il remplissait déjà les conditions pour créer son propre Mecha.
L’idée n’était pas mauvaise ; des problèmes risquaient pourtant de surgir. Ainsi, pour équiper le Mecha, il lui faudrait d’abord un véhicule d’appui capable de la réparer et de la réapprovisionner en matériaux. Un combat prolongé pouvait affaiblir la puissance d’attaque, un problème auquel tout homme se trouve un jour confronté.
Par ailleurs, il n’avait aucune envie de courir partout dans une boîte de conserve, et il aurait préféré pouvoir voler. Il avait bel et bien mis au point un propulseur dorsal, mais l’engin réclamait encore des réglages. Une fois activé, le propulseur s’envolait sans son pilote. Et si on le sanglait fermement, on découvrait ce que donne une grande roue lancée à cent fois sa vitesse. Han Xiao n’avait pas voulu retenter l’expérience : aussi, hormis le petit drone, aucune de ses machines ne savait voler.
Les Mechas de taille moyenne et de grande taille exigeaient la connaissance avancée [Modification de machines lourdes], et il n’était capable de modifier que les Mechas légers. Les combinaisons à nanomuscles étaient plus classiques, mais elles réclamaient la connaissance avancée [Modification de machines miniatures].
Soudain, Han Xiao eut une illumination et vit surgir une idée neuve.
J’ai failli commettre une grave erreur. En réalité, je n’ai pas besoin d’un Mecha comme cœur de ma tactique. Je peux partir d’un Mecha léger de type auxiliaire, en négligeant la puissance de feu pour me concentrer sur mes propres caractéristiques…
Il tenait son idée. En se remémorant les Mechas qu’il avait portés ou vus par le passé, il jugea qu’un Mecha léger de base semblait fiable, et qu’il serait facile d’en reproduire un.
Quant aux robots et aux tourelles, il décida d’y renoncer : ils étaient peu commodes à transporter, et il était impossible de traîner un camion partout. Même avec un appui par largage aérien, il faudrait un avion de transport, sans parler de l’argent… Aucun appareil ne pouvait voler dans l’espace aérien d’un pays. Même les avions de la compagnie Fabian, pourtant licenciés, devaient suivre une route fixe : ils n’étaient pas libres de voler où bon leur semblait. Survoler les terres sauvages, passe encore, mais il n’y aurait alors aucun point de ravitaillement stable aux alentours, et les largages seraient difficiles.
La nuit s’effaça, et l’éclat doré du soleil reparut, faisant virer le ciel du noir d’encre au bleu pâle.
Han Xiao étira le cou, et ses clavicules craquèrent. Il se sentait revigoré, débordant d’enthousiasme, prêt pour cette journée neuve. Il aurait cru pouvoir crever le ciel d’un seul coup de poing.
Illusion, bien sûr, née du trop-plein d’énergie. Ses sens, en se renforçant, s’étaient aussi affûtés. Han Xiao sentait que sa vue, son ouïe et son odorat s’étaient tous améliorés. À tel point qu’il distinguait, de loin, les détails de l’écorce rugueuse d’un tronc.
Han Xiao monta dans l’hélicoptère et ordonna au pilote de décoller.
…
Han Xiao voyagea à bord de l’hélicoptère du Dark Net et finit par atteindre un nouveau village du continent Sud, après plusieurs escales pour refaire le plein. Ce village était lui aussi un lieu de rassemblement des Seigneurs de guerre errants, et il s’appelait la ville de Green Valley.
La planète Aquamarine comptait en tout dix-neuf bourgs de débutants pour les nouveaux joueurs : cinq sur le continent Sud, quatre sur le continent Ouest, quatre sur le continent Nord et six sur le continent d’Andrea.
La ville de Green Valley était une terre contrôlée par les Seigneurs de guerre errants et appartenait à la famille Alumera.
Alumera, force bien connue parmi les Seigneurs de guerre errants et gérée comme une affaire de famille, avait son quartier général sur le continent Sud. Elle possédait aussi une terre sur le continent Nord. Elle était en outre en partenariat avec Theseus. Le chef s’appelait Darryl Alumera. Quiconque portait le même patronyme faisait partie de sa famille immédiate. Ses autres hauts commandants étaient tous de solides éléments qu’il avait débauchés pour se les attacher, comme le deuxième chef, Xiao Jin, et le troisième chef, Bi Qi. La force s’était constituée à partir des rescapés de divers États disparus : c’était donc un peuple bigarré.
Les Seigneurs de guerre errants se donnaient toutes sortes de noms : « famille », « groupe », « groupe financier », « général », et ainsi de suite. Ils croyaient qu’en formant des bandes, ils risquaient moins d’être brutalisés ou menacés. Quand la force s’était enfin étoffée, Alumera avait pris le contrôle de l’appareil militaire et fait autorité dans les terres sauvages. Bien des Seigneurs de guerre errants choisirent de la rejoindre car, après tout, les étendues sauvages d’Aquamarine n’avaient rien d’un lieu sûr pour la plupart.
Tout ce que voulait Han Xiao, désormais, c’était continuer à chercher des joueurs et à récolter leur expérience. Le temps pressait : aussi ne s’était-il pas arrêté après les combats, mais avait-il gagné directement de nouveaux villages, en quête de joueurs.
La connexion, la déconnexion et la résurrection des joueurs suivaient trois cas de figure. Le premier : la réapparition « sur place ». Cela méritait quelques explications. Quand on se déconnectait à bord d’un véhicule en mouvement, on ne réapparaissait pas au même endroit, mais bien dans le même véhicule. Par exemple, si l’on voyageait dans l’espace et que l’endroit de la réapparition ne se trouvait pas à bord du vaisseau, ce serait de la folie.
Le deuxième cas : la réapparition dans la ville la plus proche. Cela ne valait que pour les joueurs ressuscités, non pour ceux qui se connectaient. Autrement dit, se faire tuer offrait un voyage gratuit vers une ville, celle qu’on voulait, ou celle dont on ne voulait pas.
Le troisième cas : l’ancrage à un point de résurrection donné. Cela exigeait cependant des conditions particulières, comme l’affiliation à un camp, un objet spécial ou un accord avec des PNJ. Par exemple, en rejoignant un camp secret, on pouvait s’y ancrer et le choisir comme point de résurrection, ce dont les autres seraient incapables.
Frenzied Sword se connecterait à bord de l’hélicoptère. Han Xiao lui avait donc laissé un téléphone et donné au pilote la consigne d’attendre. Puis il s’enfonça dans la forêt à pied, cap sur la ville de Green Valley.
Au bout de deux heures, les contours de la ville de Green Valley se dessinèrent au loin. Elle s’élevait en lisière de forêt, sur un terrain plat. Elle était fortifiée, ceinte de barbelés, et des seigneurs de guerre errants y patrouillaient. Comme prévu, tous les joueurs se massaient dans les campements en dehors de l’agglomération, exactement comme au village de Big Horn.
Han Xiao ne se donna pas la peine de se cacher. La sentinelle de la ville de Green Valley le repéra de loin et fit aussitôt son rapport au responsable, Balsas.
Balsas était un homme noir au crâne chauve, ni grand ni fort ; il était au contraire menu et sec. Il avait des yeux triangulaires au regard sombre. En entendant la description de la sentinelle, il en fut ébranlé. « Ça ressemble un peu au Fantôme noir. »
Balsas sortit son ordinateur et chercha une photo du Fantôme noir. Une fois la confirmation obtenue de la sentinelle, son visage se décomposa. « Il n’est pas censé venir de se mêler de la bataille du fleuve Tedramira ? Qu’est-ce qu’il fait ici ? Je n’ai rien à voir avec lui. »
Le seul nom de « Fantôme noir » suffisait à angoisser Balsas. La ville de Green Valley avait beau être lourdement armée, il ne s’y sentait pas en sécurité. Balsas marmonna : « On devrait peut-être l’aborder pour savoir ce qu’il vient faire ? »
Comme Alumera n’avait jamais eu de relation avec le Fantôme noir, Balsas jugea impossible d’entrer en conflit avec lui ; et personne n’avait publié le moindre avis de recherche à son sujet sur le dark web. Balsas se calma et appela un assistant. Il lui ordonna de le remplacer et d’aller aborder le Fantôme noir, n’osant pas s’en charger lui-même.
Tandis que l’assistant franchissait la porte et marchait vers le Fantôme noir, Balsas se posta près du grand portail et observa à travers les barbelés. Il avait tout du prudent.
Mais Balsas assista bientôt à une scène qui l’ébranla. Il vit que les habitants installés au-dehors se montraient en réalité tout excités et amicaux envers le Fantôme noir : ils s’attroupaient carrément autour de lui.
Balsas fut surpris. Comment tous ces villageois peuvent-ils connaître le Fantôme noir ?
…
Il y avait moins de joueurs à la ville de Green Valley qu’au village de Big Horn.
Quand Han Xiao arriva au campement des joueurs, tous lui firent un accueil chaleureux. La foule était si dense que chacun l’entourait et lui barrait le passage.
Par le forum, l’épisode du village de Big Horn s’était répandu parmi les joueurs d’Aquamarine, et tous les autres villages de nouveaux joueurs enviaient à ceux de Big Horn leur chance d’avoir pu changer de classe. L’apparition inattendue du Fantôme noir mit en joie tous les nouveaux joueurs de la ville de Green Valley.
« Le Fantôme noir est là ! »
« On va avoir de la chance nous aussi ! »
Un joueur à l’identifiant « Bun-hit-dog » exultait plus que les autres. C’était un vidéaste assez connu dans le jeu vidéo, et sa série « Les Aventures de XX », humoristique et riche de contenu, lui avait valu quantité de fans.
