Bennett se frotta la joue qu’avait frappée le poing de Han Xiao et lâcha, désarmé : « Ne me frappez pas au visage. »
« Estimez-vous heureux que ce ne soit que le visage. »
Han Xiao fixa Bennett en silence un instant.
Bennett sentit soudain un vent glacé lui passer entre les jambes. Il eut un frisson et resta perplexe. Était-ce une illusion ?
L’essentiel des informations décisives sur Bennett restait inconnu. Han Xiao savait pourtant qu’il possédait plus de quinze spécialités, et que la plupart étaient des spécialités standard ! La plus effrayante n’était pas celle qui accordait un surcroît d’attaque, de PV ou de caractéristiques, mais [Aura de chance]. Le nom n’avait sans doute rien de convaincant, mais dès qu’on en révélait les effets, ou qu’on lui rendait son vrai nom, il y avait de quoi mourir de peur.
L’Auréole du protagoniste !
La Galaxie était immense. Parmi les innombrables planètes et civilisations qui composaient son monde, il s’en trouvait toujours une pour porter l’une des mille épopées héroïques. [Aura de chance] était une spécialité standard, propre aux personnages principaux.
Ainsi, quand Bennett employait sa [Volonté ardente], ses caractéristiques augmentaient à chaque tour. Tel était le pouvoir que lui conférait l’« Aura de chance ».
Bennett est sans doute blessé en secret pour l’instant, et il ne s’en remettra que plus tard. Han Xiao se rappelait que, la première fois où Bennett était apparu aux yeux des joueurs, il débordait de l’énergie conjuguée d’un dragon et d’un tigre. On aurait dit un tyrannosaure fourré de force dans un corps d’homme.
À son apogée, Bennett était de grade C ; il n’était pour l’heure que D+.
Le grade C exigeait 2 000 points d’énergie, et le grade D+ signifiait que le personnage disposait d’au moins 1 600 points. Le personnage restait donc très puissant.
La puissance de combat de Han Xiao plafonnait pour l’instant au grade D, soit environ 800 points. Et encore ne l’atteignait-il qu’avec l’appoint de son équipement.
Le grade d’un personnage ne reflétait pas sa puissance de combat. En définitive, des personnages différents, aux compétences différentes, brillaient sur des terrains et dans des environnements différents. Mais un rang d’énergie élevé signifiait à coup sûr que le personnage excellait dans un domaine.
Après avoir pris congé de Bennett, Han Xiao regagna son poste de tir. Il éprouva soudain une drôle de sensation et se retourna. La sniper qui se tenait à côté de lui le fixait intensément. Han Xiao la reconnut. On la nommait Renard doré, et c’était une nouvelle assassine, arrivée sur place la veille seulement.
Han Xiao se tâta le visage à plusieurs reprises pour s’assurer qu’il portait bien son masque. Il n’y comprenait rien. Elle ne peut pas voir à travers le masque. Comment peut-elle être attirée par mon beau visage alors que je suis masqué ?
Renard doré s’avança vers lui. Un joli sourire aux lèvres, elle lança d’un ton mutin : « Monsieur Noir, je me demandais si vous pouviez m’enseigner quelques techniques de tir. »
Tout en parlant, Renard doré pressa discrètement sa poitrine de ses mains pour dévoiler un décolleté profond.
Elle essaie de me séduire ? Han Xiao plissa les paupières. Quelles que fussent ses intentions, ce genre de manège ne l’intéressait pas. Il leva la main devant lui et déclara sévèrement : « Mademoiselle, un peu de tenue ! »
Les yeux de Renard doré étincelèrent. Elle comprit que Monsieur Noir résistait fort bien aux avances. Elle changea aussitôt de tactique. Son expression passa de la séduction à celle d’une fillette désemparée quêtant du secours. Le revirement fut plus prompt qu’un spectacle de changement de masques du Sichuan. Elle croisa les mains sur sa poitrine et souffla : « Je… je voulais juste vous demander conseil ; je n’ai aucune autre intention. »
Han Xiao leva les yeux au ciel et répondit : « Mademoiselle, ne vous fatiguez pas. Je n’aime pas les femmes. »
Le visage de Renard doré se figea. Elle regarda Han Xiao avec stupeur et bafouilla : « Vous, vous aimez… »
« Non, je n’aime pas les hommes. » Han Xiao se caressa le menton et ajouta : « À vrai dire, je ne suis même pas attiré par les humains… euh… ni par quoi que ce soit de vivant. »
Renard doré resta complètement interdite. Elle baissa la tête et murmura : « Pardon, pardon de vous avoir dérangé. »
Elle fit demi-tour et s’enfuit sans hésiter.
Han Xiao éclata d’un grand rire. Dire qu’elle a essayé de me séduire. Ce n’est qu’une bleue. À ce propos, j’avais un franc succès auprès des femmes, à l’époque. Mais tout cela est du passé, et cela ne signifiait rien.
Après avoir ri tout seul encore un peu, Han Xiao s’arrêta net. Il poussa alors un profond soupir, sortit une cigarette et l’alluma.
À cet instant, une voiture approcha du manoir. Han Xiao regarda dans sa direction et fut aussitôt saisi.
La voiture était peinte en noir. Un emblème ornait sa portière : un dragon enroulé autour de trois étoiles.
C’était un véhicule de la Division 13 !
Que fait la Division 13 ici ?
…
Sur les instructions de Wang Yuan, les mercenaires ouvrirent les grilles et firent entrer la voiture de la Division 13 dans le manoir.
Une jambe gainée d’une combinaison de combat moulante sortit de la portière. Elle était fuselée et attira quantité de regards. Dès que la botte toucha le sol, la première personne à descendre fut sa vieille connaissance, Di Su Su.
Di Su Su avait un air hautain, comme si elle interdisait à quiconque de l’approcher. Les autres membres de l’équipe la suivaient.
Quelques soudards tentèrent de la charrier en sifflant, tout en détaillant sa belle silhouette.
Un homme d’âge mûr, aux rides au coin des yeux, descendit de la voiture. Il dégageait une présence solide. Il était à l’évidence le chef de Di Su Su et de ses collègues. Le groupe se dirigea vers la demeure.
Di Su Su sentit un frisson lui parcourir l’échine. Une froideur lui monta aussi au cœur. Elle savait qu’un individu très dangereux la tenait dans sa ligne de mire. Elle tourna la tête et vit un homme d’âge mûr, vêtu de noir des pieds à la tête, adossé au mur, son fusil de sniper braqué sur elle. Son regard était en réalité plutôt paisible mais, malgré cela, elle se sentait sur le fil, le cœur glacé, comme au bord d’une menace imminente.
Qui est cet homme ? Di Su Su était en alerte. Elle éprouva ensuite un sentiment de familiarité à l’égard de l’homme en noir. Avant même d’avoir pu y réfléchir, elle entra dans la demeure. Les portes se refermèrent et lui bouchèrent la vue.
Au bord du mur, Han Xiao vit les agents de la Division 13, et ses yeux s’illuminèrent.
…
Les agents de la Division 13 montèrent directement au dernier étage de la demeure, où Wang Yuan et Bennett les attendaient.
« Wang Yuan, cela fait un bail », dit le vieil homme qui menait les agents. Il avait beau le dire d’un visage impassible, le ton de sa voix trahissait qu’il retrouvait enfin un ami de longue date.
« Mo Ran », répondit Wang Yuan, « il y a plus de dix ans. Tu es l’un des atouts maîtres de la Division 13, et je dirige l’organisation du Dark Net. Sans la situation présente, nous ne nous serions sans doute jamais revus. »
« En effet. » Mo Ran hocha la tête. Il aperçut Bennett sur le côté et, malgré son visage toujours inexpressif, on devinait la stupeur dans sa voix. « Ce type est là aussi ?! »
« Tu veux encore me défier ? » répliqua Bennett d’un ton peu amène. « Je n’ai aucune envie de te battre une fois de plus. »
« C’est du passé, Bennett. Inutile d’y revenir. » Mo Ran coupa court sur-le-champ à ce sujet.
Bennett ?!
Di Su Su et ses collègues furent sidérés. Bennett était très connu de tous les services de renseignement. Non content d’avoir été un héros de l’époque des anciennes guerres, c’était un combattant d’une puissance stupéfiante. Il figurait couramment parmi les trois plus grandes menaces de tous les dossiers. En entendant son nom, Di Su Su eut du mal à maîtriser ses nerfs.
Mo Ran se rembrunit et demanda : « Ces dix derniers jours, vos batailles se sont certes déroulées hors de la ville, mais elles n’en ont pas moins eu des retombées fâcheuses. Le fracas des canons et des fusils s’entend trop bien. Qu’est-ce que vous fabriquez ? »
Wang Yuan secoua la tête. « Nous, les dirigeants historiques de l’organisation du Dark Net, voulons conserver notre neutralité. Mais certains hauts responsables, cupides, veulent y renoncer : ils sont avides du pouvoir qu’ils gagneraient en prenant parti. Ils lorgnent nos postes de direction et veulent nous remplacer pour s’emparer du Dark Net. Ces attaques sont toutes l’œuvre de ces traîtres.
« Xena s’emploie à localiser ces traîtres grâce au moindre indice qu’elle peut trouver. Beaucoup des assaillants ont été anéantis, mais nous attendons les traîtres pour un dernier baroud d’ici deux jours. »
« Retrouve-moi dans la cité de la Mouette dans deux jours. Il faut qu’on se parle », dit Mo Ran. Avec Bennett sur place, il ne s’inquiétait pas pour la sécurité de Wang Yuan.
Les affaires importantes réglées, Mo Ran tourna les talons et partit : l’efficacité était sa marque de fabrique. Di Su Su et les autres le suivirent.
Les agents des opérations clandestines de la Division 13 étaient les meilleurs du service, mais certainement pas l’élite absolue du pays. Il existait une équipe plus restreinte encore, l’arme secrète de la nation. Ses membres tenaient d’ordinaire les avant-postes et dirigeaient les opérations dans l’ombre. Ils se montraient rarement et passaient pour des atouts maîtres. Mo Ran était de ceux-là. Chaque nation avait ses figures de ce genre.
Quelle période intense, avec tant d’événements à la fois, songea Di Su Su.
Trois mois plus tôt environ, Stardragon avait connu plusieurs événements majeurs. D’abord, ils avaient réussi à détruire une base cachée de l’organisation Germinal à l’intérieur de leurs propres frontières. Puis Stardragon avait lancé une expédition sur la vallée du Corbeau noir. L’origine de ces renseignements décisifs restait très mystérieuse.
La réaction de l’organisation Germinal, elle aussi, était fort étrange. L’organisation semblait chercher quelqu’un. Après l’opération de la vallée du Corbeau noir, ses agents avaient agi de manière plus éhontée encore. On aurait dit qu’ils se moquaient d’être démasqués. Ils fouillaient le territoire de Stardragon comme des fous. La situation était la plus tendue dans la Capitale de l’Ouest. Plus d’une centaine d’agents de la Société de l’Œil du Phénix, une filiale de l’organisation Germinal, avaient été capturés. C’étaient pour la plupart de menus poissons, sans aucune valeur pour les interrogateurs.
Depuis la disparition de Han Xiao, la Division 13 avait dépêché de nombreux agents aux quatre coins du monde pour le retrouver, mais tous étaient revenus bredouilles. Les caméras de surveillance, les registres des compagnies aériennes et les entrées aux frontières étaient tous surveillés, sans le moindre indice. On avait même envoyé des agents dans les terres sauvages : aucun n’était revenu avec la moindre information.
Le résultat paraissait invraisemblable aux yeux de la hiérarchie du service. On aurait dit que Han Xiao s’était volatilisé.
Où était-il passé ?
Où aurait-il pu aller ?
Qu’allait-il faire ?
Di Su Su connaissait Han Xiao et l’avait côtoyé un certain temps. À ses yeux, c’était un homme enveloppé de mystère. Elle aussi était curieuse de savoir où il se trouvait.
Une fois sortie de la demeure, Di Su Su chercha l’homme en noir qu’elle jugeait dangereux ; mais il avait déjà disparu.
Les agents de la Division 13 remontèrent en voiture et quittèrent le manoir.
Une fois hors de la forêt, Mo Ran demanda au chauffeur de se ranger. Il descendit alors seul du véhicule et lança aux agents restés à bord : « Di Su Su, prends quelques agents avec toi et surveille le déroulement de la bataille. Tu me feras ton rapport plus tard. » (Note du traducteur : le bian lian, littéralement « changer de visage », est un art de l’opéra traditionnel du Sichuan. En costumes éclatants et sur une musique vive, les acteurs troquent leurs masques peints d’un coup d’éventail, d’un mouvement de tête ou d’un geste de la main, si vite que l’œil ne peut suivre.)
