Chapitre 22-2 – Collecte
Gron le gobelin aimait beaucoup son ami Caius le décurion, mais il était en même temps jaloux de lui. Gron ne s’avérait plus le serviteur préféré de Rintam, le décurion prit sa place. De plus il disposait d’un meilleur salaire, d’une plus grande chambre dans le donjon, ainsi que du respect de l’ensemble des orques. Le gobelin savait que ressentir de l’amertume à l’égard d’un ami qui vous rendait souvent service, constituait un acte peu honorable. Mais il ne pouvait s’empêcher d’être rongé par le ressentiment.
Il essayait de combattre les sentiments négatifs à l’égard du décurion, mais il n’arrivait pas à des résultats concluants. Pourtant Caius se montrait généralement aimable et gentil avec Gron. Il faisait preuve d’une grande patience, concernant la tendance aux gaffes de son ami. Le problème venait du fait, que le gobelin possédait un caractère possessif vis-à-vis de son maître. Il considérait comme une insulte chaque fois qu’un serviteur du donjon se débrouillait mieux que lui pour rendre service à Rintam.
Ainsi Gron mena plusieurs meurtres pour se débarrasser de rivaux. Il utilisa ses aptitudes pour maudire, afin de mettre à mort des domestiques qu’il n’appréciait pas. Il tua avec la sorcellerie des dizaines de serviteurs compétents. L’ambitieux soupçonna quelquefois le gobelin, mais celui-ci s’arrangeait pour passer pour un nul en matière de sorts de malédiction. Il jouait suffisamment bien la comédie pour donner le change à son maître, faire croire à Rintam qu’il n’avait rien à voir avec les assassinats de ses rivaux.
Pour l’instant le gobelin éprouvait de la honte à l’égard de ses pulsions meurtrières pour le décurion, mais il avait déjà tué des camarades à diverses reprises, et sa jalousie contre Caius enflait de jour en jour. Le décurion ne se doutait de rien, il alla avec Gron vers le puits enchanté, sans soupçon sur les pensées souvent noires de son ami.
Gron : Décurion vous allez rire, j’ai oublié le récipient pour transporter l’eau du puits.
Décurion : Gron décidément vous êtes très étourdi, il va falloir que nous retournions au donjon par votre faute.
Gron : Ce n’est pas la peine, si vous videz votre gourde, vous pourrez transporter sans problème l’eau du puits.
Décurion : C’est une bonne idée, ce qui est étonnant de votre part, mais quelle gourde dois-je utiliser ? Ma petite gourde d’une contenance d’un litre, ou la grande prénommée Gron ?
Gron (sérieux) : Tiens vous avez donné mon prénom à une gourde, je vous conseille d’utiliser la grande gourde.
Décurion : On dirait que vous n’avez pas encore compris. Je me moque de vous, c’est vous que je traite de gourde.
Gron (sincère) : Je n’appartiens pas à la race gourde mais gobeline. Vous devriez le savoir depuis le temps, vous êtes bête sur ce coup.
Décurion : Rah c’est trop ! J’ai très envie de me suicider en me jetant dans le puits.
Gron : Ne vous en faites pas, je vais vous sauver ! Ah !
Malheureusement Gron chuta dans le puits en courant trop vite, mais il y avait suffisamment d’eau au fond pour l’empêcher de se casser des os ou pire.
Décurion : Gron ça va ? Vous n’avez rien de cassé ?
Gron : Je ne crois pas, remontez moi s’il vous plaît.
Décurion : Très bien ! Vous me donnez mal à la tête par moment Gron.
Caius le décurion fit tourner la manivelle du puits, ce qui fit remonter le seau auquel Gron s’était accroché.
Gron : Mais j’y pense l’eau froide c’est bon contre le mal de tête, allez je replonge dans le puits.
Décurion : Mais j’ai un seau d’eau !
Ainsi Gron animé par de bonnes intentions se remit à sauter volontairement dans le fond du puits. Ensuite il fallut de nouveau le hisser. La bonne nouvelle venait du fait qu’il échappa à une blessure, la mauvaise qu’il semblait en plein forme question délires.
Décurion : Gron cela suffit les pitreries, je vous interdis de replonger dans le puits.
Gron : Mais c’est pour vous aider, et puis je vous trouve rouge, de l’eau froide cela pourrait vous être utile.
Décurion (hargneux) : Pas besoin de choisir l’option saut téméraire, on a déjà un seau accroché à une chaîne prêt à servir. Et non les seaux ne peuvent pas vous apprendre à être courageux ! Normalement les seaux ne parlent pas, et ne peuvent pas jouer le rôle d’enseignant. Quand je parlais de saut téméraire c’était une figure de style sans lien avec l’apprentissage du courage ! Ne cherchez pas à comprendre. Le saut téméraire et le seau d’eau ce n’est pas la même chose, ce sont deux concepts très différents.
Gron (dubitatif) : J’ai l’impression que vous cherchez à garder le secret du courage autour des seaux pour vous !
Décurion (à deux doigts d’exploser de colère) : Choisissez Gron le coup de poing dans la figure ou obéir à mes ordres !
Gron : Jurez moi d’abord que les seaux n’accroissent pas le courage.
Décurion : Rah je veux faire un saut dans le gouffre le plus proche !
Gron : Ce n’est pas de ma faute, si vous faites des magouilles très suspectes avec des seaux. Je respecte votre courage, mais si cette qualité morale vous vient des seaux, vous pourriez partager un peu. Cela ne coûterait pas grand-chose, mine de rien.
Décurion (se retient à grande peine de frapper sauvagement Gron) : Obéissez moi ou alors vous serez bientôt victime de vilaines blessures.
Le décurion commençait à très bien connaître le gobelin. Donc il était capable d’anticiper certaines réactions de son interlocuteur, notamment dans le domaine de la loufoquerie. Gron intimidé par le ton plein de colère du décurion, obéit sagement à ses ordres.
Gron : S’il vous plaît séchez-moi avec un sort, sinon maître Rintam va me disputer, quand il verra que mes vêtements sont mouillés.
Décurion : Habits cessez d’être humides.
Rintam attendait dans la salle des complots le rapport du décurion, il chargea ce dernier de dresser un état des lieux véridique. Si Gron posait de nouveaux problèmes, il serait rétrogradé à des tâches simples, comme la surveillance du poulailler du donjon.
D’ailleurs Caius était partagé entre sa loyauté pour son maître, et son amitié pour Gron. Il ressentait du respect pour Rintam, mais il éprouvait aussi une affection sincère pour le gobelin. Il savait aussi que mentir serait potentiellement très préjudiciable pour sa carrière. Que si son chef hiérarchique s’apercevait d’une supercherie il se montrerait sévère. Mais le décurion voulait aussi préserver ses liens positifs avec Gron, ne pas changer en rapports teintés d’amertume, voire de haine, leurs liens.
Caius avait assez de perspicacité pour se rendre compte que Gron ressentait par moment de la jalousie à son égard. Or si le décurion œuvrait à discréditer le gobelin, cela créerait des émotions agressives chez son ami, risquait de remplir de ressentiment son cœur. Or c’était quelque chose que Caius voulait vraiment éviter. Même s’il subissait d’un autre côté un dilemme poignant, il ne désirait pas mentir à Rintam. Et il tenait à maintenir son statut social élevé, conserver son poste de chef militaire. Il connaissait suffisamment bien son maître pour savoir qu’un mensonge comporterait son lot de sanctions en cas de découverte par son supérieur hiérarchique.
Le décurion avait vraiment du mal à prendre une décision arrêtée. Il avait l’impression que la salle des complots où il se trouvait serait peut-être bientôt le lieu de sa déchéance. Il était assez tenté de dire la vérité, y compris si le regard implorant de Gron l’attendrissait.
Rintam : Décurion comment s’est passé la commission, que j’ai confié à toi et à Gron ? Avez-vous tous les deux rapporté sans problème de l’eau du puits enchanté ?
Décurion : Euh je n’ai aucun incident à signaler, Gron s’est acquitté correctement de la tâche dont il était chargé.
Rintam : C’est bien, Gron je commençais à sérieusement désespérer de toi, mais tu m’as démontré que tu pouvais ne pas être nul. Dans ce cas, je vais te confier d’autres missions.
Gron : Merci maître. Mais quelles étaient les fonctions du bois et de l’eau que vous nous avez envoyés chercher ?
Rintam : Le bois sert pour faire un autel magique, et l’eau est un ingrédient du rituel d’ascension en dieu majeur, associé à l’orbe de toute-puissance.
Soudain une voix venant de dehors, audible à cause de la fenêtre ouverte de la salle des complots, glaça le sang de Rintam.
???? : Laissez-moi passer, je veux voir Martin !
Rintam (paniqué) : Oh non, ce n’est pas vrai.
