Chapitre 01 – Le Retour
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Sous une pluie persistante, mêlée à un léger brouillard, les rangées de lampadaires peinaient à percer la brume. Le passage occasionnel d’une calèche dans les rues était un spectacle courant en soirée à Backlund.
Outre cela, Klein, debout derrière la fenêtre, remarqua quelques changements encourageants.
Dring !
Un bruit sec résonna dans l’air : un engin mécanique à deux roues dévalait la rue à toute vitesse. Son cadre était noir, laissant apparaître par endroits de l’acier grisâtre. Sous la lumière des lampadaires et la pluie, il scintillait de mille feux.
Sur l’engin était assis un homme en uniforme de facteur. Il pédalait avec force, visiblement avec une grande habileté. Derrière lui se trouvait une caisse en bois peinte en vert.
On a vraiment bien fait sa publicité… Klein, l’air mûr, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir, soupira intérieurement en voyant cette scène.
Quelques heures après son retour à Backlund, il avait remarqué de nombreux engins mécaniques similaires : il s’agissait des vélos qu’il avait promus et dans lesquels il avait investi !
D’après les journaux, Klein savait que la Compagnie de Vélo Backlund avait investi massivement dans la publicité. Elle avait même organisé une compétition cycliste dans des quartiers comme Cherwood et du Pont de Backlund afin de se faire connaître. Par ailleurs, elle avait activement promu ses vélos auprès des services gouvernementaux, tels que les services postaux et la police. Les résultats semblaient très positifs.
Leur stratégie tarifaire suivait la suggestion initiale de Klein, évitant la classe moyenne supérieure qui utilisait souvent des calèches. Ils visaient plutôt les personnes gagnant 1 livre et 10 solis par semaine ou plus, comme les techniciens, les étudiants issus de familles aisées et les employés de bureau qui devaient souvent se déplacer. Un vélo de 3 à 5 livres était donc abordable pour cette catégorie de population, moyennant un petit effort financier. Et en même temps, ils pouvaient l’exhiber aux masses aux revenus inférieurs.
Le problème actuel, c’est qu’il pleut souvent à Backlund. Difficile de tenir un parapluie à vélo… Il faudrait un imperméable. Klein détourna le regard, secoua la tête et rit doucement.
Il logeait dans un hôtel haut de gamme du quartier de Hillston. La nuit lui coûtait 10 solis, une somme conséquente. Mais, fidèle à lui-même, il n’avait d’autre choix que de serrer les dents et de faire avec.
L’idée que Klein se faisait de Dwayne Dantès* était celle d’un fervent dévot de la Déesse de la Nuit Éternelle et d’un mystérieux magnat originaire de Desi Bay. Il avait vendu ses terres et ses mines d’origine, et comptait bien saisir de nouvelles opportunités à Backlund. Il aspirait à un titre aristocratique, mais sa fortune ne le lui permettait pas. Il lui fallait d’abord élargir son cercle social et commencer à investir.
L’avantage de cette identité résidait dans sa nette différence avec les personnages que Klein avait incarnés auparavant. Elle lui permettait d’interagir très naturellement avec les membres de la bourgeoisie, et de la haute société, notamment ceux du cercle des officiers et les évêques du diocèse de Backlund, membres de l’Église de la Déesse de la Nuit Éternelle. Cela facilitait la poursuite de ses investigations sur le Grand Smog de Backlund, tout en rassemblant des informations avant d’élaborer un plan précis pour dérober le carnet de la famille Antigonus.
Il y avait aussi des inconvénients évidents. Un magnat aussi mystérieux attirerait certainement l’attention des Faucons de la Nuits et des Punisseurs Mandatés, il devait donc se soumettre à un certain niveau de vérification de ses antécédents.
D’après l’expérience de Klein, une telle enquête serait menée par les organisations officielles de Transcendants en partant du principe que rien d’important ne s’était produit. Elle pourrait également être remise au service de police, mais en résumé, cela ne nécessiterait pas trop d’efforts, car il s’agirait d’un contrôle de routine.
Par conséquent, Klein, qui était considéré comme un expert en matière de déguisements, avait préparé une deuxième couche de son identité de Dwayne Dantès dans ses créations, afin de gérer l’inspection des antécédents.
Cette deuxième couche de son identité était que Dwayne Dantès était une personne qui s’était aventurée à l’Est et à l’Ouest de Bayam sur le continent Sud pour une raison particulière. Il avait utilisé un surnom et avait passé plus de dix ans dans ce pays plutôt dangereux et rempli d’opportunités afin d’amasser beaucoup de richesses.
Comme l’origine de sa richesse était douteuse, il était retourné secrètement à Desi Bay et s’y était forgé une nouvelle identité. Il avait prévu de commencer une nouvelle vie à Backlund et de légaliser progressivement sa fortune.
Il n’était pas rare de croiser ce genre de personnes à Loen. Leurs histoires étaient crédibles et plausibles pour une enquête. Pour dissimuler cette nouvelle identité, Klein avait laissé quelques indices discrets à la Cité de Conant afin de révéler indirectement la « vérité ».
Parmi ces indices, on pouvait citer les souches de ses billets de voyage au marché noir entre Balam Est et la Cité de Conant, des habitudes acquises lors de longs séjours sur le Continent Sud, ainsi que sa fortune d’origine inconnue.
Klein pensait que tant que Dwayne Dantès ne s’impliquait pas dans des affaires sérieuses liées aux Transcendants, de telles précautions suffiraient à tromper la plupart des enquêtes de routine.
Et s’il tombait sur un Transcendant officiel extrêmement dévoué, menant l’enquête de fond en comble et prêt même à solliciter l’aide de collègues du Continent Sud, alors Dwayne Dantès possédait une troisième facette : celle d’un imposteur ayant mis en place des mesures anti-divination, dans une certaine mesure. Il s’était déguisé en mystérieux magnat et avait investi des sommes considérables dans cette ultime escroquerie.
Cette identité aurait suffi à faire arrêter Dwayne Dantès, mais sans pour autant attirer l’attention sur lui de manière excessive. Cela permettait à Klein de quitter la scène sans trop de difficultés.
Comparé à ma première fois à Backlund, la création d’une identité à trois niveaux témoigne de ma grande maturité… Klein se dirigea lentement vers le centre de la pièce et fixa son regard dans un miroir en pied placé dans un coin.
Son reflet révélait des cheveux noirs mêlés de quelques mèches grises. Ses yeux étaient profonds, mais les épreuves de la vie avaient laissé des marques indélébiles sur son visage. C’était un homme d’âge mûr, charmant et d’une grande maturité.
Concevoir l’identité de Dwayne Dantès n’était pas difficile pour Klein. Cependant, dérober le carnet de la famille Antigonus derrière la Porte de Chanis de la cathédrale Saint-Samuel était une tâche quasi impossible pour n’importe quel Transcendant extérieur. Même un Roi des Anges ne pouvait garantir le succès.
Bien sûr, contrairement aux autres Transcendants, Klein avait deux avantages. Premièrement, il avait été un Faucon de la Nuit. Il connaissait parfaitement leurs procédures internes et savait quelles failles exploiter. Par conséquent, la première solution qu’il écarta fut de devenir un Faucon de la Nuit, de s’infiltrer et de trouver un moyen de franchir la Porte de Chanis.
Un problème se posait. Les Faucon de la Nuits ne pouvaient pas entrer dans la Porte de Chanis comme par magie, même les capitaines et les diacres. Un événement particulier devait se produire avant qu’ils n’en reçoivent l’autorisation. De plus, la Porte de Chanis était gardée par ses Gardiens. Y entrer ou y dérober des objets sans autorisation entraînerait une attaque et un combat. Klein ne souhaitait pas que son vol entraîne des morts ou des blessés parmi les membres de l’Église de la Déesse.
Après mûre réflexion, il avait jeté son dévolu sur les Gardiens.
Ces anciens étaient des Faucons de la Nuit à la retraite, volontaires pour pénétrer dans la Porte de Chanis. Chargés de la surveillance des Artefacts Scellés, ils appartenaient à un département différent de celui des Faucons de la Nuit. Ils entraient et sortaient par le passage souterrain de la cathédrale et n’interféraient jamais dans le travail des Faucons de la Nuit, ni ne se laissaient déranger par eux.
Peut-être à cause de leurs longs séjours derrière la Porte de Chanis, ces Gardiens possédaient tous des traits particuliers. Ils dégageaient une aura froide et affichaient un visage impassible. Leur peau était pâle et ils ressemblaient à des monstres des profondeurs obscures, à la frontière de la vie et de la mort. Klein pensait qu’il lui serait facile de repérer sa cible s’il en croisait une.
Son plan initial était de louer une propriété dans le quartier Nord, près de la cathédrale Saint-Samuel. Il engagerait un majordome, un valet, une servante, un jardinier, un cuisinier et un cocher pour se donner l’apparence d’un magnat. Il se rendrait ensuite fréquemment à la cathédrale pour prier avec ferveur, assister à la messe, faire des dons et se familiariser avec les évêques et les prêtres.
Parallèlement, il s’efforcerait de repérer les Gardiens présumés. Il choisirait deux ou trois cibles et observerait leurs habitudes. Le moment venu, il en emprisonnerait un, prendrait son apparence ou le posséderait directement, franchirait la Porte de Chanis et tenterait de feuilleter ou de dérober le carnet de la famille Antigonus.
Ce plan rudimentaire n’était qu’une simple idée. Il devait être peaufiné au fur et à mesure que Klein recueillerait des informations.
À cet égard, le second atout de Klein était le Club de Tarot. Il disposait d’assistants auxquels l’Église de la Déesse de la Nuit Éternelle et les Faucons de la Nuit n’auraient jamais pensé. De plus, il pourrait envisager d’intégrer un Faucon de la Nuit ou un Gardien du diocèse de Backlund à l’Assemblée. Il pourrait alors mener à bien le vol grâce à ce traître, tout comme l’empereur Roselle avait été utilisé par Zaratul pour obtenir le carnet de la famille Antigonus.
« Je dois me rendre fréquemment à la cathédrale. C’est le seul moyen de trouver une cible… » Klein se regarda dans le miroir et hocha silencieusement la tête.
Il fallait dire qu’il était partagé. Si un véritable Faucon de la Nuit ou un Gardien venait à trahir l’Église pour servir M. Le Fou, sa première pensée serait de déchaîner le châtiment divin pour se débarrasser de ce traître abject !
Après avoir expiré, il laissa échapper un rire moqueur. Il enfila sa redingote à double boutonnage et son chapeau, sortit de la pièce et gagna la rue.
Muni d’un parapluie, il tourna dans une autre rue. Profitant de la faible lumière du lampadaire au loin et de la bruine, il redevint soudain Sherlock Moriarty.
Jetant un coup d’œil à son pantalon froissé, Klein héla une calèche et décida de se rendre chez Isengard Stanton, dans le quartier de Hillston.
Une demi-heure plus tard, le bâtiment sombre et un peu ancien apparut devant lui.
Il paya deux solis pour sa course et marcha d’un pas assuré, évitant les flaques d’eau sous la bruine qui réfractait la lumière jaunâtre du crépuscule, avant d’arriver au seuil du pas de porte célèbre détective.
Rangeant son parapluie, il sonna et attendit un instant avant de voir un homme au visage large ouvrir la porte.
L’homme avait des cheveux couleur malt, des yeux gris-bleu et des pommettes hautes. Il avait les traits d’un habitant de Lenburg ou de Masin.
Le nouvel assistant de M. Isengard Stanton ? Un membre de l’Église du Dieu de la Connaissance et de la Sagesse ? Klein ôta son chapeau et dit avec un sourire : « Bonsoir, M. Isengard Stanton est-il là ? »
« Oui. Il vient de dîner après une longue journée de travail », répondit poliment le jeune homme aux cheveux couleur malt. « Puis-je savoir qui vous êtes ? »
Klein laissa échapper un petit rire et dit : « Dites au bon détective qu’un de ses amis est revenu de vacances. »
Le jeune homme, interloqué, s’exclama : « Monsieur Sherlock Moriarty ? »
*Ndt : Jusqu’ici, les noms que donnait l’auteur semblaient assez évidents en fouillant un peu dans l’imaginaire collectif. Ici Dantès fait référence à Edmond Dantès, le comte de Monte-Cristo.
Pour le prénom, c’est plus dur à dire et l’auteur n’a rien confirmé. J’ai trouvé une théorie solide qui explique cela : avec la prononciation chinoise, Dwayne ressemble beaucoup à Dunn.
On retrouve donc ici vraiment l’idée du retour et de la vengeance. (Je n’ai pas encore lu le livre, mais j’imagine qu’on va retrouver Ince Zangwill et peut-être Léonard Mitchell).
En espérant que vous ayez apprécié ce nouveau premier chapitre !
