Chapitre 1082 – L’Enlèvement
« Alilux, Jar Spectre, ainsi que la gardienne du clan des sirènes, la prophétesse Kalle… » Les yeux de la Douairière Serpent reflétaient une pointe de mélancolie. « Tu aurais dû me choisir dès le début… »
Elle pénétra directement dans le vieux château. Le gardien, somnolent, ne remarqua même pas sa silhouette vaporeuse. Connaissant parfaitement les lieux, elle poursuivit son chemin et descendit au sous-sol avant de se retrouver face à une maçonnerie de pierres de taille d’un jaune terreux, marquées par les stigmates de l’histoire. On y avait sculpté, avec une habileté rustique, la forme d’un vase à deux anses.
« Au nom de Tout-Serpent… »
La Douairière Serpent se mordit la lèvre et laissa perler une goutte de sang contre la paroi. La roche parut s’effondrer, révélant un passage plongé dans une obscurité totale. Elle finit par déboucher devant un autel rudimentaire où gisaient des fragments de céramique exhalant une atmosphère d’horreur glaciale, empreinte d’un ressentiment si profond que la rancune s’était matérialisée en dépit des millénaires.
« Jar Spectre, ainsi est-ce là ce qu’il est advenu de ton corps ? »
La veuve sacrée ramassa un éclat jaune terreux du vase, des motifs noirs ondulant à sa surface en laissant échapper des sifflements de reptiles. On eût dit un millier de serpents entrelacés. Ayant obtenu ce qu’elle était venue quérir, la Douairière Serpent s’éclipsa sans laisser de trace. Le passage secret fut découvert bien plus tard par un agent d’entretien et se commua en une destination touristique très prisée.
Une nouvelle journée radieuse et magnifique s’éveilla sur la Cité des Mille Ours.
« Ah… » Xavier s’étira paresseusement et se redressa sur son lit. « Quel malheur… Je n’ai pas réussi à décrocher ma licence magique. À mon âge, je dois encore dépendre des deniers de mes parents… Je ferais mieux de me dépêcher de trouver un emploi ! » Se massant les tempes, inquiet, il passa ses vêtements.
L’université impériale s’avérait onéreuse, hors de portée des familles modestes. Xavier, dont la fierté s’était éveillée avec sa nouvelle condition, se refusait à épuiser les ressources des siens une fois adulte.
« Les métiers harassants comme serveur ne rapportent que de maigres subsides. Je devrais plutôt proposer mes services comme garde du corps ! Ma constitution, forgée par le Poing de Morsure de Serpent, me confère une puissance d’impact redoutable. Je pourrais facilement prétendre à plus de dix mille Seres par mois… » Sa confiance en ses capacités se trouvait grandement fortifiée par sa stature imposante et sa volonté martiale.
Quelques minutes plus tard, il fit son entrée dans le séjour, sa brosse à dents à la bouche. Il découvrit des œufs au plat, du pain et du lait disposés sur la table, flanqués d’un mot glissé sous l’assiette.
« Jill est déjà partie pour l’école ? » L’image de sa petite sœur dressée sur un tabouret pour lui préparer son petit-déjeuner s’imposa à son esprit, et un tendre sourire illumina ses traits. Après s’être débarbouillé, il s’assit pour déjeuner et alluma son récepteur.
L’écran de télévision se matérialisa en plein air, diffusant la voix claire d’une présentatrice : « Bienvenue au journal du matin. Commençons par les actualités économiques. Il y a quelques jours, la Corporation Impériale a déclaré que… »
Soudain, les traits de la journaliste se décomposèrent.
« Flash spécial ! L’école primaire de la Fleur d’Or de la Cité des Mille Ours a été la cible d’un assaut ce matin par un commando armé non identifié. Le bilan des victimes demeure inconnu pour l’heure ; les forces de l’ordre et les secours ont investi les lieux. Cinq factions distinctes ont d’ores et déjà revendiqué l’opération… »
Des images de détonations intenses s’affichèrent en arrière-plan, dévoilant le complexe scolaire encerclé par un périmètre de sécurité. De faibles sanglots s’échappaient des bâtiments.
Bang !
Le visage de Xavier se figea, et la tasse de lait qu’il tenait à la main se fracassa sur le sol.
« C’est l’école de Jill ! »
Il se rua instantanément au-dehors, arrachant la porte d’une telle poigne qu’un orifice de la taille d’un poing se forma à l’emplacement de la serrure.
« Mm, les hostilités commencent ? »
Juste à côté, Leylin franchit le seuil de sa propre villa. Voyant l’adolescent filer comme le vent, le cœur battant, vers l’école de la Fleur d’Or, il lui emboîta le pas d’une démarche tranquille, son déjeuner à la main.
« Jill ! Jill ! Par tous les Cieux, sois saine et sauve ! » Xavier scruta l’horizon. Il distinguait déjà les volutes d’une épaisse fumée noire s’élever au-dessus des toits de l’école, sinistre augure. Les sirènes hurlaient dans le lointain.
À mesure qu’il approchait du secteur, la circulation se figeait. Une longue file de monorails à sustentation magnétique s’étirait sur les voies, tandis que de nombreux agents s’efforçaient de contenir la cohue.
« Malédiction ! » Xavier ouvrit la portière de son taxi avec violence et s’élança à pied. Quelques fractions de seconde plus tard, il s’était évanoui au détour de la rue, abandonnant ses billets sur la banquette. Le chauffeur demeura interdit, comme s’il avait vu un spectre.
Grâce à son agilité extraordinaire et à la proximité de l’établissement, Xavier rallia promptement les coordonnées de l’attaque.
« Halte-là ! Où prétendez-vous aller ? » Un policier en tenue anti-émeute lui barra le passage, le dévisageant d’un regard sévère.
« Ma… ma petite sœur est prisonnière à l’intérieur, elle se nomme Jill. Quelle est la situation ?! » s’enquit Xavier d’une voix altérée par la panique.
« Les assaillants sont retranchés avec les otages, nos unités déploient tous leurs efforts pour les libérer, » répondit l’officier, une pointe de pitié adoucissant ses traits. « Je vous donne ma parole que nous ferons tout notre possible. Veuillez rejoindre la zone de regroupement là-bas pour vous enregistrer et patienter… » Il désigna un espace libre où s’étaient rassemblés des parents en détresse, des mères fondant ouvertement en larmes.
« Misère… Je dois forcer le passage ! » Le visage de Xavier s’empourpra de rage.
« C’est hors de question, jeune homme ! » Le ton du policier se fit menaçant. « Ne compliquez pas notre tâche… »
Face au canon sombre de l’arme de service, Xavier réprima son élan. « Soit, je me retire… » Il s’éloigna lentement et contourna le périmètre de l’école, pour finalement s’immobiliser devant une section du mur d’enceinte moins bien gardée.
« C’est le moment ! »
Xavier prit une profonde inspiration et laissa échapper un sifflement de reptile, sa silhouette se commuant en une ombre furtive qui franchit l’obstacle.
« Ne bougez plus ! » « Ouvrez le feu ! »
Un concert d’ordres et de détonations retentit dans son dos. Néanmoins, l’adolescent déploya une agilité surhumaine, contorsionnant son corps en S à l’image d’un serpent pour esquiver les projectiles. Il franchit le mur et pénétra sur le campus, laissant derrière lui des clameurs de frustration.
« Jill ! Jill ! »
L’anxiété le dévorait, mais son esprit conservait une lucidité glaciale. Il se dirigea furtivement vers l’aile qui abritait la classe de sa sœur. Le campus, jadis si serein, s’était commué en un véritable abattoir. Les dépouilles de plusieurs élèves et enseignants jonchaient les couloirs, le sang vermeil maculant les dalles d’un spectacle insoutenable.
« C’est impossible, Jill ne saurait etre parmi ces victimes… » Xavier s’efforça de chasser ces visions sombres, se rapprochant pas à pas de sa destination.
Les commandos avaient manifestement établi leur quartier général en ces parages, agencés en lignes de tir. Cependant, leur équipement s’avérait singulier : ils arboraient de longs coupe-vent sombres et des lunettes opaques.
« Ce ne sont pas des terroristes ordinaires… » Une intuition fugace effleura l’esprit de Xavier. Néanmoins, à ce stade, les dés étaient jetés. Face au nombre des assaillants et à la densité de leur puissance de feu, il dut adapter sa stratégie.
« Les conduits de ventilation… Si je parviens à sceller mes émanations vitales, je pourrai m’y dissimuler. » Ses yeux étincelèrent.
Déployant les préceptes du Poing de Morsure de Serpent, il prit le contrôle de ses fibres musculaires et de son flux sanguin. Sous l’effet de cet arcane martial, son sang se refroidit lentement et ses ondes vitales déclinèrent jusqu’à ce que sa présence n’évoquât plus que l’inertie d’un minéral sur le sol.
Bang ! Une grille d’aération céda sous sa pression et Xavier s’insinua lentement dans les entrailles du bâtiment.
« Pour quelle raison devons-nous copier le terrorisme ordinaire, chef ? Pourquoi ne point frapper de front ? »
Nul ne décela la présence de l’adolescent, et les propos qui filtrèrent à travers la cloison firent s’accélérer son pouls.
« C’est le décret du gouverneur : une intervention ouverte eût exercé une influence déplorable sur les marchés. Soit, une autre marionnette occupera son siège au terme de l’opération ; c’est le juste prix pour avoir offensé les forces d’élite… »
« La division des forces spéciales de l’Empire ? » Le cœur de Xavier se glaça. Il mesura qu’il venait de mettre le doigt dans une machination d’État.
« Ah… »
À cet instant précis, le cri d’effroi d’une fillette déchira l’air. Les yeux de Xavier s’orbitèrent de fureur : « C’est la voix de Jill ! »
Rampant à une vitesse prodigieuse au sein de la gaine, il jeta un regard à travers les fentes de la grille. Ses yeux s’écarquillèrent de rage devant le spectacle qui s’offrait à sa vue. Dans la salle de classe, la dépouille d’une institutrice s’était affaissée sur son bureau. Plusieurs fillettes gisaient prostrées au sol, en pleurs, tandis qu’un homme à la carrure imposante soulevait Jill par les cheveux.
« Quel vacarme indiscret ! »
L’homme pressa un point nerveux à la base de son crâne, scellant son évanouissement immédiat.
« Relâche ma sœur ! »
Devant cet affront, Xavier ne put contenir sa fureur. Il brisa la grille et se projeta directement du conduit de ventilation.
« Oh, un rescapé s’était dissimulé en ces parages ? » L’homme au coupe-vent jaugea Xavier avant de consulter un boîtier noir. « Quel dommage, son âge excède nos critères. À quoi bon consumer des ressources pour le nourrir et formater sa conscience… »
« Relâche ma sœur ! » rugit Xavier en chargeant toutes forces déployées.
Mais sa trajectoire fut interceptée par un jeune homme aux yeux bridés et au teint d’albâtre. Ses traits étaient dissimulés sous un fard épais, et il passa une langue avide sur ses lèvres peintes d’un carmin vif : « donne-moi ce spécimen, ça sera un divertissement de choix, » lança-t-il avec un sourire sadique.
Son boîtier d’Ombre Rapide projeta un éclat runique, et un rempart de ténèbres se matérialisa pour stopper net l’élan de Xavier.
« Soit, mais garde l’œil sur le chronomètre, » acquiesça l’officier. Il jeta Jill et deux autres captives sur son épaule avant de tourner les talons.
« Malédiction ! MAUDIT SOIS-TU ! »
Le visage de Xavier devint cramoisi. Ses articulations se relâchèrent soudain et, à l’image d’un serpent décochant ses crocs venimeux, il pulvérisa la barrière d’ombre d’une seule impulsion martiale.
« Oh, un adepte des arts martiaux traditionnels ? Voilà qui me plaît ! » Les yeux bridés de l’inconnu s’illuminèrent d’une joie féroce. « L’expérience m’a enseigné que les déchets de ton espèce offrent une plus grande résistance au supplice, ne déçois pas mes attentes… »
« Ne t’épuise point dans une résistance stérile. J’ai depuis longtemps supplanté les capacités des techniciens ordinaires pour lier mes flux aux strates supérieures de la Toile d’Ombre. Tes compétences martiales ne sont qu’une pitoyable plaisanterie face à la haute magie. »
Sss…
Une ombre noire fensa l’espace en un éclair. Xavier réapparut en amont de son interlocuteur, ses doigts acérés tendus en pointe pour s’enfoncer directement dans sa gorge.
