Chapitre 9-1 – Métamorphose
Deux ans s’écoulèrent depuis la défaite d’Abigor. De son côté Rintam essayait toujours avec un succès mitigé d’étendre son influence politique par des moyens assez ignobles. Il convoqua Gron dans la salle des complots.
Gron : Vous m’avez fait appeler, votre cruauté ?
Rintam : Oui. J’ai une nouvelle idée démoniaque !
Gron : Ah, laissez-moi deviner votre bassesse, vous allez encore tenter d’envahir le village voisin ?
Rintam : Tenter ?
Gron : Euh, et bien oui, enfin, c’est à dire que nous avions effectué une retraite la dernière fois, hé, hé, votre crapulerie.
Rintam : Tu n’y es pas Gron, la dernière fois nous avons simulé une retraite par charité.
Gron : (voix basse, ricane) Charité ? (voix normale) Oui, oui, bien sûr votre horreur.
Rintam : Mais cette fois ci, pas de pitié ! Ils goûteront à la torture et à l’asservissement.
Gron : Et quel est votre plan, vile engeance ?
Rintam (jubile) : Je vais invoquer un terrible démon pour ravager les environs. Et quantité de gens me supplieront à genoux de l’épargner, moi le maître de la contrée ! Ha, ha, ha.
Gron : Quelle bonne idée maître.
Rintam : Gron va me chercher mon grimoire, et ne te trompe pas d’armoire ou je te transforme en poire, rejoins moi à la salle des invocations.
Le donjon de Rintam l’ambitieux subit des travaux au cours des deux dernières années. Ainsi l’ambitieux multiplia le nombre de salles dans sa demeure. Il créa une salle pour la préparation des potions, une autre pour les invocations de créatures, une zone d’entraînement pour l’expérimentation de nouveaux sorts de magie noire. Rintam s’arrangea pour que le nombre de pièces de son domicile soit multiplié par plus de trois, son immense chambre fut aussi agrandie.
L’ambitieux par vanité construisit une salle des miroirs, un endroit contenant des centaines de miroirs, où il passait parfois des heures à se parler avec lui-même. Rintam connut un accroissement considérable de son orgueil, depuis sa confrontation victorieuse avec le roi-démon Abigor.
Alors il bâtit un espace entièrement dédié à commémorer son triomphe. Cependant le lieu commémoratif présentait une version particulière de la vérité. Il montrait un «génie» qui triomphait grâce à sa puissance magique, et non la phobie des nombres du roi-démon.
Les aménagements au niveau du donjon ne servirent pas seulement à s’organiser, ou à embellir, ils possédaient aussi une fonction défensive. Rintam s’arrangea pour obtenir la construction de nouveaux remparts bien plus hauts. De plus il installa quantité de pièges magiques autour de son domicile. Quand plusieurs clans d’elfes de la forêt millénaire se coalisèrent, avec des villageois de Lofen pour chasser l’ambitieux du pays, les travaux défensifs permirent à Rintam d’éviter que son donjon ne soit mis à sac.
Gron n’eut besoin que d’une tentative pour trouver le bon grimoire, mais il fit un peu attendre son maître. Une fringale le poussa à faire un détour vers les cuisines, puis il se dirigea comme prévu vers la salle des invocations.
Ce lieu de pierre blanche était rempli de symboles ésotériques censés contraindre la créature qui apparaissait par magie à obéir. Cependant il n’y avait que trois types d’ordre que les êtres invoqués ne pouvaient pas refuser, celui de tirer les oreilles à Rintam, ou de le fesser, ou de l’envoyer au coin. Malheureusement l’ambitieux commit quelques légères erreurs d’interprétation dans sa volonté d’asservir totalement des créatures par magie.
Rintam : Ah ! Te voilà enfin, Gron.
Gron : Désolé maitre, je.
Rintam : Pas de désolé ! Tu iras te faire fouetter.
Gron : Misère.
Rintam : Tu as mon grimoire, j’espère ?
Gron : Le voilà.
Rintam : Va disposer les bougies sur le pentacle, nous allons commencer.
Gron : Tout de suite maître.
Rintam : As-tu fini d’allumer les bougies ?
Gron : Presque, voilà, c’est fait.
Rintam se sentait dans une condition optimale pour les sorts, donc il choisit d’évacuer les oreillers de la salle. Selon lui aujourd’hui pas besoin de se protéger du danger de propulsion vers les murs, le plafond ou le sol avec la magie.
Rintam : Bien. Passons maintenant à l’invocation, ha, ha, ha. Ram tu stra ethalom ert vra del suplum des arad els demonum apparitis !
Rintam : Aaaah ! Mais, mais que se passe t’il ? Où est mon démon ? Nom d’une corne de coyote, ai je oublié un bout de formule ? Non, c’est impossible ! Mais ! Aah, je me sens bizarre ! Ah !
Rintam l’ambitieux se sentait différent, il voyait d’une autre façon. Par exemple, il arrivait à bien suivre les mouvements d’une mouche, pourtant particulièrement rapide. Par contre il distinguait avec plus de difficulté les couleurs. D’autres changements intervinrent au niveau des sens, l’ambitieux entendait beaucoup mieux, et distinguait de nouvelles odeurs. Il détectait la senteur du parfum de Gron sans problème. Rintam malgré son échec d’invocation de démon, n’était pas spécialement de mauvaise humeur, il avait même l’impression de vouloir jouer. Une pulsion le poussait à vouloir trouver une pelote de laine, et à s’amuser à la faire rouler.
La faim commençait à envahir l’ambitieux, celui-ci voulait varier les mets, il essayerait bien de manger une souris. Toutefois il désirait attraper lui-même un rongeur, plutôt que de demander à quelqu’un de lui apporter un cadavre. En outre il consommerait cru la souris, il ne souhaitait pas la cuire.
Rintam se demandait ce qui lui arrivait, il s’estimait beaucoup plus agile et léger, ce qui n’était pas désagréable, mais bizarre. L’ambitieux avait l’impression que son sens de l’équilibre et sa capacité à grimper progressèrent de manière phénoménale. Quand il entendit des oisillons, il s’imagina en train de les manger. Cette envie étonna au plus haut point Rintam. L’ambitieux se nourrissait de temps en temps de poulet, mais il n’appréciait pas spécialement la viande d’oiseau en temps normal. Néanmoins il salivait allègrement, en entendant des bébés rossignols.
Il voulut se déplacer mais il se retrouva gêné par ses vêtements, apparemment ses habits s’avéraient trop grands pour lui. Autant dans ce cas s’en débarrasser. Rintam vécut un autre événement surprenant, dans le sens qu’il estimait urgent de pisser contre les murs, il se demandait vraiment ce qui lui passait par la tête.
Gron : Maître ?
Rintam : Miaou ?
Gron: Maître c’est une catastrophe, une tragédie, maintenant que vous êtes un chat, comment allez-vous faire pour arroser la plante verte de votre chambre ? Je n’ai pas envie de m’occuper de votre végétal hideux.
Rintam donna un coup de griffe à Gron pour bien manifester sa colère, puis il oublia son ressentiment en voyant une petite souris qu’il s’amusa à poursuivre. Gron commençait de son côté à paniquer, il parvenait à penser, mais sa logique devenait plus spéciale que d’habitude.
Gron (pense) : Vous avez raison maître, je dois essayer de trouver une solution à votre situation, plutôt que de m’intéresser à la botanique. Mais que faire ? Si je ne trouve pas rapidement une bonne idée, les gobelins vont m’abandonner, les orques vont vouloir me manger, le troll va essayer de m’embrocher, les aventuriers risquent de me faire trépasser. Ah quand je suis seul, je ne vaux rien, sans votre aide maître je suis rien du tout, une larve, une mite, un minable, mais que faire ? Je sais, je vais augmenter au maximum mon côté pitoyable. En tant que ca j’inspire déjà beaucoup la pitié. Hum je dois doubler au moins mon potentiel. Caca c’est le double de lettres par rapport à ca. C’est une symétrie parfaite donc c’est un présage de la route à suivre. Alors si je deviens du caca, peut-être que personne ne cherchera à me faire de mal. Il faut que je me jette un sort pour devenir de la merde. C’est le plan parfait ! Quoique je devrais plutôt user d’un grimoire de magie pour vous transformer en humain ? Mais où trouver un livre pareil ?
Ainsi Gron se mit à chercher un livre de sort en marmonnant à voix basse, «grimoire où t’es ?» D’ailleurs il n’abandonnait pas son plan avec le caca. Certes la priorité était de venir en aide à son maître, mais il jugeait parfaitement logique de se transformer plus tard en excrément.
Rintam (pense) : Tu m’as apporté dans cette pièce un grimoire de magie, souviens-toi crétin.
Gron : Je devrais peut-être contacter un vendeur d’articles de magie.
Rintam : (pense) : Il y a un grimoire ici triple andouille.
Gron : J’ai entendu parler de promotions dans la boutique de magie de notre fournisseur habituel, de la ville de Xapar.
Rintam (pense) : Regarde autour de toi stupide serviteur.
Gron : Qu’il y a t-il maître, vous avez faim ?
Rintam (pense) : Avec un crétin pareil je vais rester un chat toute ma vie !
Gron : Je vais aller aux cuisines, chercher du poisson, mais que vois-je ? Un grimoire, je vais vous sauver maître. Annulus transformus, annulus transformus, atchoum.
Gron le gobelin bêta fit très fort, dans le sens qu’au lieu d’annuler la transformation en chat, de son maître Rintam, il s’expédia lui et son supérieur hiérarchique dans un autre monde. Gron réalisa une grosse maladresse, mais aussi en même temps une belle performance. Il fallut des dizaines d’essais à Rintam, pour pouvoir pratiquer le voyage dimensionnel, et toutes les bulles de voyage dimensionnel créées par l’ambitieux, s’avéraient de qualité moyenne.
Alors qu’il ne fallut qu’un essai au gobelin pour générer un transport d’un monde à l’autre. Enfin sa bulle constituait un véritable chef d’œuvre de protection. Un roi-démon essaya d’ensorceler Gron et Rintam, pourtant malgré son immense puissance il n’arriva à rien.
Problème la prouesse du gobelin risquait de lui attirer des ennuis très lourds, le bêta se transporta à un endroit où les sorciers s’avéraient très mal vus. Le simple fait de faire des tours de cartes en public constituait un acte dangereux dans les environs. Les autorités ne plaisantaient pas avec le crime de magie dans la province de Chtitonum. Les habitants de la province disposaient d’un sens aigu de l’hospitalité, ils se montraient souvent chaleureux et accueillants.
Cependant la magie rendait fous furieux de nombreux Chtitoniens, même quand il s’agissait de tours inoffensifs. Ainsi les malheureux qui essayaient d’apprendre à jeter des sorts, s’attiraient généralement une haine viscérale, y compris quand ils œuvraient dans des buts altruistes.
La raison invoquée pour justifier l’horreur contre les mages, était que les magiciens altruistes n’existaient pas longtemps. Que la magie constituait une force impossible à domestiquer, qu’elle finissait à court terme par transformer les plus vaillantes et gentilles des personnes en monstres assoiffés de sang. Pourtant il existait beaucoup de cas de magiciens capables de contrôler leurs aptitudes surnaturelles. Néanmoins les autorités sur le continent s’arrangeaient pour mettre en avant seulement les exemples négatifs.
Quand Rintam et Gron arrêtèrent leur voyage magique au moyen d’un sort, tous deux atterrirent à moitié groggy dans une zone boisée.
